
La ville vous regarde. Regardez-la aussi.
Caméras, drones, logiciels d’analyse et dispositifs automatisés deviennent progressivement des éléments ordinaires de l’espace urbain. Le premier réflexe n’est pas forcément d’avoir peur. C’est de comprendre ce qui est installé, pourquoi, par qui et avec quelles limites.
Une caméra devient presque invisible lorsqu’on s’habitue à sa présence.
Toutes les caméras ne font pas la même chose.
Parler simplement de « vidéosurveillance » masque des réalités très différentes.
Une caméra fixe qui enregistre une place publique n’est pas la même chose qu’un drone, une caméra-piéton ou un logiciel qui analyse automatiquement des images.
Vidéoprotection classique
Des caméras fixes peuvent filmer la voie publique pour certaines finalités prévues par la loi.
Drones et caméras mobiles
La caméra n’est plus attachée à un mur. Elle peut suivre une zone, un événement ou une intervention.
Analyse automatisée
Certains systèmes cherchent à détecter, catégoriser ou signaler automatiquement des situations dans les images.
Vous pouvez demander ce qui est installé dans votre ville.
La surveillance publique n’est pas censée fonctionner dans une obscurité totale.
Pour les dispositifs de vidéoprotection filmant la voie publique, les personnes concernées doivent notamment être informées par une signalétique visible.
Les collectivités produisent également des délibérations, marchés publics, arrêtés, budgets et autres documents qui permettent parfois de comprendre ce qui est réellement déployé.
Ils doivent permettre d’identifier l’existence du dispositif, sa finalité et les modalités permettant d’exercer ses droits.
Ordres du jour, procès-verbaux des conseils municipaux, budgets, marchés publics et arrêtés peuvent révéler les projets avant même que les caméras apparaissent.
Lorsqu’un document administratif est communicable, vous pouvez en demander l’accès à l’administration. En cas de refus ou d’absence de réponse, la CADA peut intervenir dans le cadre prévu par le droit d’accès aux documents administratifs.
L’existence d’une caméra n’est qu’une partie de la question. Qui peut consulter les images ? Pendant combien de temps sont-elles conservées ?
Photographier les panneaux, noter les emplacements et mettre les informations en commun permet de rendre visible une infrastructure qui reste souvent dispersée.
La vraie question n’est pas seulement : « Est-ce que ça filme ? »
Il faut aussi demander : qui décide de l’installation ?
Sur quelles données repose cette décision ?
Combien coûte le dispositif ?
Qui fournit le matériel et les logiciels ?
Qui contrôle leur utilisation ?
Et surtout : comment vérifier qu’un dispositif reste dans le périmètre pour lequel il a été autorisé ?
Une technologie de surveillance n’est pas seulement un objet technique. C’est une manière d’organiser un rapport de pouvoir.
Filmer est une chose. Interpréter automatiquement les images en est une autre.
Les caméras dites « augmentées » ajoutent des traitements algorithmiques à l’image.
Le système ne se contente plus nécessairement d’enregistrer.
Il peut chercher certaines formes, situations, mouvements ou comportements.
C’est précisément là que les enjeux changent d’échelle.
La CNIL rappelle qu’en dehors de cadres légaux spécifiques, les usages les plus intrusifs de la vidéo algorithmique à des fins de police ou de justice ne peuvent pas être librement déployés par une collectivité.
Une caméra produit une image. Un algorithme peut commencer à produire une interprétation.
Technopolice : rendre visible ce qui se déploie dans les villes.
Technopolice, initiative portée autour des travaux de La Quadrature du Net et de collectifs locaux, documente les technologies de surveillance utilisées dans l’espace public.
L’intérêt de cette démarche est aussi méthodologique : chercher les contrats, cartographier les dispositifs, lire les délibérations et partager les informations.
Autrement dit : transformer une impression diffuse de surveillance en faits que l’on peut documenter et discuter.
Le Festival Technopolice à Montpellier et Sète.
Du 21 au 24 novembre 2024, une édition du Festival Technopolice s’est tenue à Montpellier et à Sète.
Au programme : discussions, cartographies, ateliers d’autodéfense numérique, spectacles, concerts et actions collectives.
Le festival s’est notamment terminé par une « Silly Walk » dans le centre de Montpellier : une déambulation absurde sous les caméras, inspirée des Monty Python, destinée à questionner avec humour la normalisation de la surveillance.
Je garde ici cette référence comme trace d’un moment où ces questions ont été discutées dans l’espace public.
Vous n’avez pas besoin d’être juriste ou spécialiste de l’IA pour commencer.
Vous pouvez lever les yeux.
Photographier un panneau.
Chercher une délibération.
Lire un marché public.
Demander un document.
Comparer ce qui est annoncé et ce qui est installé.
Et poser une question en conseil municipal.
Reprendre du contrôle commence parfois simplement par rendre visible ce qui était devenu invisible.
Où vérifier et continuer l’enquête.
Une caméra dans la rue finit vite par faire partie du décor.
Et c’est justement pour cela qu’il faut parfois recommencer à la regarder.
Non pour imaginer que toute technologie est nécessairement hostile.
Mais pour conserver la possibilité de demander ce qu’elle fait, qui la contrôle et jusqu’où nous voulons qu’elle aille.
Vous regardez la ville.
La ville vous regarde aussi.

