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Les Résistantes 2023 au Larzac : récit au cœur des luttes

Conscience Politique et Quête d'Espoir

Les Résistantes 2023 au Larzac : récit au cœur des luttes — NetMedia

Récit · Luttes locales · Larzac

Larzac 2023 : au cœur des Résistantes, entre luttes, fatigue et espoir

Du 3 au 6 août 2023, le plateau du Larzac a accueilli Les Résistantes, un vaste rassemblement de luttes locales et globales. Des collectifs venus de toute la France s’y sont retrouvés pour partager leurs expériences, leurs méthodes, leurs colères et leurs espoirs.

Près de 150 collectifs étaient présents. La presse évoquait environ 5 000 personnes ; les organisateurs, eux, parleront ensuite de plus de 7 500 participantes et participants sur les quatre jours, de 175 ateliers, formations, conférences et spectacles, et de plus de 200 associations et collectifs représentés.

L’événement a notamment été couvert par Reporterre, média indépendant et sans publicité dédié à l’écologie, dont la rédaction est revenue sur sa semaine passée aux Résistantes à travers plusieurs reportages.

Mais les chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire. Ce que j’ai vu, moi, c’était autre chose : un territoire temporaire, un mélange d’intelligence collective, de fatigue, de convictions, de contradictions, de solidarité — et parfois d’étrangeté.

Bienvenue dans ce que j’ai appelé, pendant quelques jours, le « Nouveau Monde ».

Le Larzac comme point de convergence

Le choix du Larzac n’avait rien d’anodin. Ce plateau porte une longue histoire de mobilisations paysannes et sociales : de 1971 à 1981, les paysans du Larzac y ont tenu tête à l’extension d’un camp militaire — l’une des luttes fondatrices de l’écologie politique française. Vingt ans plus tard, en 2003, le plateau accueillait un immense rassemblement altermondialiste qui réunissait environ 200 000 personnes. Cinquante ans après les premières mobilisations, Les Résistantes s’inscrivaient dans cette filiation.

En 2023, l’événement était organisé notamment par Terres de Luttes, la Confédération paysanne de l’Aveyron et les Faucheurs volontaires d’OGM. Pendant quatre jours, des dizaines de luttes se sont croisées : artificialisation des terres, agriculture, grands projets, climat, violences policières, répression, biodiversité, justice sociale.

La volonté était claire : ne plus lutter chacun dans son coin. Faire circuler les expériences, mutualiser les outils, créer des alliances. Et, surtout, comprendre que derrière des combats très différents reviennent souvent les mêmes questions : qui décide ? Qui profite ? Qui supporte les conséquences ?

Rassemblement sous les chapiteaux des Résistantes, sur le plateau du Larzac
Une petite ville politique éphémère, dressée pour quatre jours sur le plateau.

Même sous le vent, ça discutait

La météo n’a pas aidé : du vent, du froid, des conditions parfois inconfortables. Et pourtant, sous les chapiteaux, les discussions ne s’arrêtaient pas — 175 ateliers, formations et tables rondes sur quatre jours, selon les organisateurs.

Ce qui frappait, c’était cette capacité à fabriquer quelque chose avec presque rien. Des tentes, des tables, des bénévoles, des cantines autogérées capables de nourrir plusieurs milliers de personnes — Reporterre a d’ailleurs consacré un reportage entier à cette logistique impressionnante.

Ce n’était pas un festival classique. C’était une petite ville politique éphémère.

Prendre soin fait aussi partie de la lutte

Un autre aspect m’a marqué : l’attention portée aux relations entre les personnes. Des espaces étaient consacrés aux violences sexistes et sexuelles, aux conflits, au genre, aux mécanismes de domination.

Ce détail compte. Parce qu’un mouvement qui veut changer le monde finit tôt ou tard par devoir se poser une question bien moins confortable : comment éviter de reproduire, à l’intérieur, ce que l’on dénonce à l’extérieur ?

La lutte ne se joue donc pas seulement contre un projet, une entreprise ou une décision politique. Elle se joue aussi dans la manière de vivre ensemble.

Table ronde des Résistantes 2023 sous un chapiteau
Sous les chapiteaux, les idées ont fusé malgré le vent et le froid.

Et puis il y avait la science

Les débats sur la science comptaient parmi les moments les plus intéressants — parce que le sujet est moins simple qu’il n’y paraît. La science peut documenter l’effondrement de la biodiversité, mesurer les effets du changement climatique, démontrer l’impact d’un polluant. Mais la connaissance scientifique peut aussi être mobilisée, sélectionnée ou financée par des intérêts économiques.

Alors, que faire ? Croire la science ? La critiquer ? Regarder qui produit les études, dans quelles conditions, et pour répondre à quelles questions ? Cette tension traversait plusieurs discussions.

Ce que j’en retiens

La science peut être un outil d’émancipation. Mais aucun outil n’est neutre simplement parce qu’il porte une blouse blanche.

Dans la tente presse

Et puis il y avait mon propre rapport à l’événement. Je me suis retrouvé dans la tente consacrée aux médias, aux côtés d’un autre média, Remi Monde, qui couvre une variété de sujets liés aux luttes sociales. Autour de moi : journalistes, caméras, ordinateurs, téléphones en charge. J’essayais vaguement d’avoir l’air à ma place. Je ne l’étais probablement pas complètement.

Je regardais. J’écoutais. Je tentais surtout d’éviter de traverser le champ d’une caméra pendant une interview. Et cette position d’observateur m’a permis de remarquer autre chose : les visages, la fatigue, la concentration, la colère.

Un mouvement politique, mais pas toujours léger

La conscience politique était partout — chez les militants, les journalistes, certains élus présents. Mais quelque chose me frappait : derrière la détermination, je percevais aussi beaucoup de gravité. Une fatigue accumulée. Le sentiment, parfois, de devoir lutter en permanence.

La répression était un thème très présent dans les échanges ; les organisateurs eux-mêmes l’avaient placée, avec les violences politiques, au cœur de leur appel. À force de résister, comment continuer à construire ? À force de dénoncer ce qui détruit, comment raconter ce qui pourrait donner envie de vivre autrement ? Cette question m’est restée.

Participantes et participants réunis lors des Résistantes 2023 au Larzac
Un rassemblement transgénérationnel, entre gravité et détermination.

Où est la joie ?

Il y en avait, évidemment : des danses, de la musique, des discussions jusqu’à tard, des rencontres improbables. Un accent était même mis sur la construction d’un imaginaire joyeux pour nourrir les luttes. Mais je me suis demandé si les mouvements écologistes ne gagneraient pas, parfois, à parler davantage de désir. Pas seulement « voilà ce que nous refusons », mais aussi :

« Voilà le monde dans lequel nous avons envie de vivre. »

La peur mobilise. La colère aussi. Mais elles épuisent. L’imaginaire, lui, peut donner une direction.

Mon « Nouveau Monde »

C’est là que cette expression m’est venue. Le Nouveau Monde — pas au sens politique habituel, plutôt comme l’impression d’avoir traversé une frontière invisible. Un espace avec ses codes, son vocabulaire, ses références, ses habitudes. Par moments profondément stimulant ; à d’autres, presque inaccessible.

Une question revenait : qu’est-ce qui relie réellement toutes ces personnes ? La peur ? L’amour du vivant ? La colère ? Le besoin d’appartenir à quelque chose ? Sans doute un peu de tout cela.

Booba au milieu du Larzac

À certains moments, mon refuge a été beaucoup plus simple : mes écouteurs. Et Booba. Oui — au milieu d’un rassemblement de luttes écologiques sur le Larzac. Ce contraste me faisait sourire.

J’avais parfois du mal à entrer dans certaines conversations, certains codes sociaux. Alors je remettais mes écouteurs. Quelques sourires échangés suffisaient. Il n’est pas toujours nécessaire d’être totalement à sa place pour observer quelque chose avec attention.

La nuit remet les idées à leur place

Dormir sur le site était une autre expérience. Ma tente n’était pas franchement étanche, le confort était minimal. Mais cette précarité temporaire m’a rappelé une époque où j’avais vécu avec peu — et, étrangement, cela m’a fait du bien. Une nuit froide remet vite certaines choses en perspective. Le lendemain : retour sous la tente presse, et de nouvelles rencontres.

L’écologie peut aussi devenir une compétition morale

Un matin, j’ai discuté avec un journaliste indépendant anglais. D’abord un peu gêné par l’odeur de sa cigarette, ma curiosité l’a emporté et je l’ai écouté. Il tenait un blog. La conversation avait commencé normalement — puis il a appris que j’étais venu en covoiturage. Erreur stratégique : il considérait manifestement que j’aurais dû venir à vélo. La discussion est devenue de plus en plus agressive. J’ai essayé de comprendre son point de vue, puis j’ai abandonné. Écouteurs. Autre table.

Cette scène paraît anecdotique. Elle ne l’est peut-être pas. Parce qu’elle pose une question qui dépasse largement cet homme : à quel moment l’exigence écologique cesse-t-elle d’émanciper pour commencer à culpabiliser ? Un mouvement peut-il convaincre le plus grand nombre s’il transforme chaque choix individuel en examen de moralité ? Je n’ai pas la réponse. Mais la question mérite d’être posée.

Certaines rencontres restent

Toutes les rencontres n’avaient évidemment rien de conflictuel. J’ai croisé Thomas Brail, fondateur du Groupe national de surveillance des arbres, que j’avais déjà rencontré en 2019. J’étais aussi aux côtés d’un faucheur volontaire ayant subi un AVC, confronté à la perte d’une partie de ce militantisme qui structurait sa vie.

Et puis il y a eu Léon, un paysan du Larzac, et Catherine. Léon avait été en première ligne des luttes du territoire il y a plus de trente ans ; j’ai appris qu’il écrivait. Il racontait. Simplement. Sans posture. Je lui ai dit qu’il avait nourri mon âme — et je le pensais. Certaines personnes transmettent davantage par leur présence que d’autres avec cent conférences.

Une organisation impressionnante

Sur le plan logistique, l’événement était remarquable. Plus de 800 bénévoles, intervenants, techniciens et artistes ont participé à son fonctionnement, selon Terres de Luttes. Des milliers de personnes, des repas, des sanitaires, des conférences, des campements, des espaces de discussion, des assemblées — le tout sur quelques hectares.

Ce qui se voyait

L’intelligence collective n’était pas seulement discutée sous les chapiteaux. Elle était visible dans l’organisation elle-même. C’était sans doute l’une des démonstrations les plus convaincantes de ces quatre jours.

Mais qui manque encore autour de la table ?

Une impression m’a pourtant accompagné en quittant le Larzac. Le mouvement était riche intellectuellement. Très riche. Peut-être, parfois, trop : le vocabulaire militant, les références politiques et les habitudes de débat demandent déjà une certaine familiarité.

Et je me suis demandé : où sont ceux qui ne maîtrisent pas ces codes ? Celui qui travaille toute la semaine et ne lit pas d’essais politiques. Celle qui s’inquiète de la fin du mois avant la fin du monde. Ceux qui partageraient une grande partie des constats, mais ne se reconnaissent pas dans la manière de les formuler.

La convergence des luttes est une ambition importante. Mais un autre défi commence ensuite : faire converger les mondes.

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Ce que je retiens du Larzac

Je suis reparti fatigué. Un peu perturbé. Mais nourri. Les Résistantes m’ont montré quelque chose que l’on voit rarement aussi clairement : des milliers de personnes capables de s’organiser, de transmettre des savoirs, de prendre soin les unes des autres et de bâtir des alliances autour de combats locaux.

Mais l’événement m’a aussi rappelé qu’un mouvement ne vit pas seulement de ses idées. Il vit de ses récits, de ses contradictions, de sa capacité à accueillir — et, surtout, de sa capacité à donner envie.

La résistance est nécessaire. Mais si nous voulons réellement construire autre chose, il faudra peut-être aussi apprendre à raconter ce qui vient après. Pas seulement le monde que nous refusons.

Le monde que nous voulons habiter.