
Prouver qui nous sommes sans tout montrer de nous.
L’identité numérique promet de simplifier l’accès aux services. Elle pose aussi une question essentielle : quelles informations sommes-nous prêts à confier au système qui nous identifie ?
Pendant longtemps, « identité numérique » a été utilisé comme une expression assez floue.
Parfois pour parler d’un compte. Parfois d’un identifiant administratif. Parfois d’une carte d’identité dématérialisée.
En Europe, le sujet devient désormais beaucoup plus concret avec le futur portefeuille européen d’identité numérique.
L’enjeu n’est pas seulement de savoir comment prouver qui nous sommes. Il est aussi de savoir ce que nous devons révéler pour le prouver.
Ce n’est pas forcément un numéro unique.
Une identité numérique est un moyen permettant à une personne de prouver son identité ou certaines caractéristiques dans un environnement numérique.
Elle peut reposer sur différents éléments : données d’identité, mécanismes d’authentification, certificats, attestations numériques ou informations délivrées par une autorité reconnue.
L’idée importante est la suivante : identifier quelqu’un ne signifie pas nécessairement centraliser toutes ses données dans un gigantesque fichier unique.
Une bonne identité numérique ne devrait pas demander : « Que savons-nous de cette personne ? » mais : « Que faut-il réellement vérifier ici ? »
Prouver son âge sans donner sa date de naissance.
Imaginez un service réservé aux personnes de plus de 18 ans.
Aujourd’hui, on peut parfois vous demander une copie complète d’un document d’identité.
Nom. Prénom. Date de naissance. Photo. Numéro du document.
Pourtant, le service n’a peut-être besoin que d’une seule information :
« Cette personne a-t-elle plus de 18 ans ? »
Le principe recherché par les nouveaux dispositifs européens est justement de permettre, dans certains usages, de partager une preuve précise plutôt que l’ensemble de son identité.
Le portefeuille européen d’identité numérique arrive.
Le règlement européen établissant un cadre pour l’identité numérique est entré en vigueur en mai 2024.
Il prévoit que chaque État membre mette à disposition au moins un portefeuille européen d’identité numérique, souvent appelé EUDI Wallet.
Le déploiement est prévu d’ici la fin de 2026.
Ce portefeuille doit permettre de stocker et de présenter différents justificatifs numériques.
Son utilisation doit rester volontaire.
Et l’objectif affiché est de donner davantage de contrôle à l’utilisateur sur les données qu’il choisit de transmettre.
Moins de copies. Moins de formulaires. Moins de données inutiles.
S’identifier à distance.
Effectuer certaines démarches sans devoir envoyer plusieurs copies de documents.
Utiliser des justificatifs numériques.
Présenter certaines attestations depuis un portefeuille personnel plutôt que multiplier les fichiers et photocopies.
Faciliter les usages transfrontaliers.
L’un des objectifs européens est justement de rendre ces identités et justificatifs utilisables entre États membres.
Partager moins d’informations.
Lorsque le système et le cas d’usage le permettent, prouver un attribut précis sans révéler toutes les autres données.
Une technologie d’identité est aussi une technologie de pouvoir.
Savoir qui peut accéder à quoi est extrêmement utile.
C’est aussi précisément ce qui rend une infrastructure d’identité sensible.
Si elle est mal conçue, mal gouvernée ou détournée, elle peut devenir un point de contrôle puissant.
Le débat ne peut donc pas se limiter à la sécurité informatique.
Il faut aussi regarder qui peut demander une preuve, quelles données sont transmises, ce qui est enregistré et pendant combien de temps.
Le danger n’est pas nécessairement l’identité numérique.
Il se trouve dans la manière dont elle est conçue, imposée, utilisée et reliée à d’autres systèmes.
La concentration des données.
Plus une architecture centralise d’informations sensibles, plus un incident, un détournement ou un accès illégitime peut avoir des conséquences importantes.
La traçabilité excessive.
Une identité utilisée partout ne devrait pas mécaniquement permettre de reconstruire l’ensemble des activités d’une personne.
L’exclusion.
Smartphone absent, handicap, difficulté numérique, appareil trop ancien ou refus légitime d’utiliser le dispositif : une solution numérique ne doit pas devenir le seul passage possible.
L’usurpation d’identité.
Une identité numérique sécurisée peut réduire certains risques, mais un compte, un appareil ou des moyens d’authentification compromis peuvent aussi avoir de lourdes conséquences.
Le glissement des usages.
Un système créé pour simplifier une démarche administrative pourrait être sollicité ensuite pour des usages beaucoup plus larges.
Le problème n’est pas seulement : « Mes données sont-elles protégées ? » Mais : « Pourquoi faut-il les demander ? »
Identité numérique ne signifie pas automatiquement surveillance généralisée.
Ton ancien article allait parfois très vite de l’identité numérique vers l’idée d’un gouvernement capable de suivre les déplacements, contrôler le vote ou censurer des opposants.
Ces scénarios correspondent à de vrais enjeux politiques lorsqu’un système d’identité est couplé à d’autres dispositifs de contrôle.
Mais ils ne découlent pas automatiquement de l’existence d’une identité numérique.
Il faut distinguer la technologie elle-même de l’architecture, des règles et du régime politique dans lequel elle est déployée.
Qui peut voir quoi ? Voilà la vraie question.
Une identité numérique devrait prouver le nécessaire. Pas aspirer le reste.
Minimisation.
Ne transmettre que ce qui est nécessaire pour le service demandé.
Contrôle.
Savoir quelles informations sont demandées et à qui elles sont envoyées.
Sécurité.
Protéger l’appareil, les mécanismes d’authentification et les infrastructures associées.
Alternative.
Ne pas exclure ceux qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas utiliser un portefeuille numérique.
Compréhension.
L’utilisateur devrait savoir ce qui se passe lorsqu’il appuie sur « partager ».
Nous ne sommes plus au stade de la simple proposition.
Le cadre juridique européen est désormais adopté et en vigueur.
Les spécifications techniques communes et plusieurs règlements d’exécution ont été adoptés.
Des pilotes européens testent différents usages : identité, diplômes, santé, paiements, permis de conduire ou preuves d’âge.
Les États membres doivent proposer leurs portefeuilles européens d’identité numérique d’ici la fin de 2026.
Nous entrons donc dans la phase où la question change.
Ce n’est plus seulement : « est-ce que cela arrivera ? »
C’est : comment cela fonctionnera-t-il réellement lorsque nous l’utiliserons ?
L’identité numérique n’est ni une solution magique, ni une dystopie automatique.
Elle peut simplifier des démarches absurdes.
Réduire certaines copies de documents.
Faciliter des échanges transfrontaliers.
Et permettre, dans certains cas, de partager moins d’informations.
Elle peut également devenir une infrastructure extrêmement sensible si nous cessons de regarder qui demande les données, à quelles fins et avec quelles garanties.
Le sujet n’est pas seulement de pouvoir prouver qui nous sommes.
Le sujet est de pouvoir le faire sans devoir abandonner davantage de nous-mêmes que nécessaire.

