Pendant cinq jours, personne ne semblait vraiment contrôler OpenAI.
En novembre 2023, Sam Altman est licencié, Microsoft réagit, les salariés menacent de partir, puis Altman revient. Derrière le feuilleton, une question beaucoup plus importante apparaît : qui gouverne réellement l’intelligence artificielle ?
À l’époque, j’avais écrit cet article alors que l’histoire était encore en train de se dérouler.
Les rumeurs changeaient presque d’heure en heure.
Trois ans plus tard, ce chaos devient beaucoup plus lisible.
Le plus intéressant n’était peut-être pas le licenciement de Sam Altman. C’était de découvrir où se trouvait réellement le pouvoir.
OpenAI licencie son propre PDG.
Le 17 novembre 2023, OpenAI annonce soudainement que Sam Altman quitte son poste de CEO et son siège au conseil d’administration.
Dans son communiqué, le conseil explique ne plus avoir suffisamment confiance dans sa capacité à continuer de diriger l’organisation.
Mira Murati, alors directrice technique, devient PDG par intérim.
Pour une entreprise devenue en quelques mois l’un des symboles mondiaux de l’intelligence artificielle générative, le choc est considérable.

Comment peut-on licencier le dirigeant le plus visible de l’IA en quelques minutes ?
Pour comprendre, il faut regarder la structure d’OpenAI.
OpenAI n’était pas organisée comme une entreprise technologique classique.
Une structure à but non lucratif conservait un pouvoir de gouvernance important sur les activités commerciales.
Le conseil d’administration n’avait donc pas pour seule mission de maximiser la valeur pour des actionnaires.
Il était censé protéger la mission de l’organisation.
Et c’est précisément cette architecture atypique qui a permis au conseil de prendre une décision aussi spectaculaire.
Le capital économique et le pouvoir de gouvernance n’étaient pas exactement au même endroit.
Investir des milliards ne signifie pas forcément contrôler le conseil.
Microsoft était déjà le partenaire industriel le plus important d’OpenAI.
Azure fournissait une partie essentielle de l’infrastructure informatique.
Les technologies OpenAI alimentaient plusieurs produits Microsoft.
Pourtant, Microsoft n’avait pas simplement un bouton permettant d’annuler la décision du conseil d’administration.
La crise de novembre 2023 a brutalement rendu visible cette asymétrie.
On peut financer une technologie stratégique sans posséder entièrement l’organisation qui la développe.
Puis tout s’est accéléré.
Sam Altman est évincé. Mira Murati devient CEO par intérim.
Des discussions commencent autour d’un possible retour d’Altman. La situation évolue rapidement.
Microsoft annonce qu’Altman et Greg Brockman doivent rejoindre une nouvelle équipe de recherche en IA avancée.
Une très grande partie des salariés d’OpenAI menace de quitter l’entreprise si le conseil ne démissionne pas et si Altman n’est pas réintégré.
OpenAI annonce un accord de principe permettant le retour de Sam Altman.
OpenAI confirme officiellement son retour comme CEO, avec un conseil d’administration remanié.
Microsoft avait le capital. Le conseil avait l’autorité. Les salariés avaient la possibilité de partir.
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de toute cette séquence.
Une entreprise d’IA n’est pas seulement faite de propriété intellectuelle, de centres de données et de contrats.
Une grande partie de sa valeur repose aussi sur les personnes capables de construire ses modèles.
Lorsque des centaines d’employés menacent de partir ensemble, la gouvernance théorique rencontre soudain la réalité opérationnelle.
On peut posséder les serveurs. Encore faut-il conserver les personnes qui savent quoi en faire.
La rumeur est devenue réalité.
Mon article original parlait encore d’un « retour potentiel » de Sam Altman.
Quelques jours plus tard, il est effectivement revenu.
OpenAI a confirmé le 29 novembre 2023 son retour comme CEO.
Mira Murati a repris son poste de directrice technique et un nouveau conseil initial a été installé.
L’épisode n’était donc pas simplement une transition de direction.
Il a entraîné une véritable reconstruction de la gouvernance.
Qui possède quoi ?
Microsoft avait investi massivement dans OpenAI.
Mais l’épisode montre que propriété économique, gouvernance et contrôle opérationnel sont trois choses différentes.
Le conseil.
Il dispose du pouvoir institutionnel défini par la structure de gouvernance.
Les investisseurs.
Ils apportent du capital, de l’infrastructure et des débouchés commerciaux.
Les équipes.
Elles détiennent une partie essentielle du savoir-faire.
Les infrastructures.
Sans capacités de calcul, une entreprise d’IA ne peut pas simplement entraîner et déployer ses modèles à grande échelle.
OpenAI et Microsoft sont toujours ensemble. Mais autrement.
Contrairement aux spéculations de novembre 2023, le partenariat n’a pas disparu.
Il s’est au contraire poursuivi et restructuré.
En 2025, Microsoft et OpenAI ont conclu un nouvel accord lié à la réorganisation de la structure d’OpenAI.
En avril 2026, les deux entreprises ont encore modifié leur partenariat.
Microsoft reste le principal partenaire cloud d’OpenAI.
Mais OpenAI dispose désormais de davantage de liberté pour servir ses produits à travers d’autres fournisseurs cloud.
La licence de Microsoft sur la propriété intellectuelle des modèles et produits OpenAI court jusqu’en 2032 et est désormais non exclusive.
Microsoft reste également un actionnaire majeur d’OpenAI.
Partenaire, investisseur, fournisseur, distributeur, concurrent.
C’est ce qui rend la relation Microsoft–OpenAI particulièrement intéressante.
Les deux entreprises coopèrent.
Elles dépendent l’une de l’autre sur certains sujets.
Elles développent aussi leurs propres stratégies.
Et elles peuvent entrer en concurrence sur certains marchés.
À partir de quel moment un partenaire stratégique devient-il aussi un contre-pouvoir ?
Qui décide jusqu’où l’IA peut aller ?
Le feuilleton Altman avait tous les ingrédients d’une série technologique.
Un dirigeant licencié.
Un conseil contesté.
Des investisseurs inquiets.
Des centaines de salariés prêts à partir.
Et Microsoft attendant presque littéralement de l’autre côté de la porte.
Mais derrière le spectacle, une question reste intacte.
Qui devrait avoir le dernier mot lorsqu’une entreprise privée développe une technologie susceptible de transformer des pans entiers de la société ?
Les modèles sont techniques. Leur direction ne l’est pas.
Décider quels modèles entraîner, quand les publier, quels risques accepter, quelles entreprises servir ou quelles infrastructures construire n’est jamais seulement une décision d’ingénierie.
Ce sont aussi des décisions économiques, politiques et sociales.
La crise de 2023 a rendu visible une chose que l’interface de ChatGPT cache très bien.
Derrière une réponse générée en quelques secondes, il existe des conseils d’administration, des contrats, des investisseurs, des data centers, des ingénieurs et des rapports de pouvoir.
Je pensais suivre le licenciement d’un dirigeant.
Je regardais une crise interne.
Puis Microsoft est apparu.
Puis les salariés.
Puis les investisseurs.
Puis la question de la puissance de calcul.
Et derrière tout cela, la gouvernance d’une technologie devenue presque invisible dans notre quotidien.
Vous voyez ChatGPT.
Derrière l’interface, il y a aussi des contrats, du capital, des serveurs et des personnes qui décident de sa direction.

